
Qu'est-ce qui est à l'origine de votre passion pour la collection de films anciens ?
Serge Bromberg
Lorsque j'étais enfant, mon père est revenu un soir à la maison avec un projecteur Super-8 accompagné d'une bobine dont il introduisit l'amorce dans la machine, faisant aussitôt apparaître un moustachu dégingandé sur l'écran. C'était Charlot au Music-hall, mon premier film de Chaplin.
Le cérémonial du projecteur et de l'écran me fascinait, l'obligation d'être dans l'obscurité, et aussi la possibilité, qui aujourd'hui va de soi, de regarder à la demande des images de son choix. Sauf que compte tenu du coût élevé des films, le cinéma à domicile était souvent composé de films muets, de vieux Charlot ou Laurel et Hardy ou encore Félix le chat. C'était l'époque du Super 8 et la fin du Pathé Baby, et je n'avais pas encore 10 ans.
Eric Lange
Dans les années 30 mon grand-père avait acheté un projecteur et une caméra Pathé Baby qui lui permettaient de projeter chez lui quelques classiques, mais également de tourner ses propres films. Lorsque j'ai récupéré l'ensemble, j'ai souhaité remettre en marche les appareils et trouver d'autres films à projeter ; j'ai alors découvert un univers aussi vaste que méconnu. Il y a une vingtaine d'années, le cinéma muet n'intéressait pas grand monde, seuls quelques passionnés se démenaient pour faire partager l'amour de cet " autre cinéma " !
Serge Bromberg
Pour moi, très tôt l'envie de collectionner des images n'a plus eu de sens si celles-ci n'étaient pas partagées. J'ai organisé mes premières séances de ciné-club à l'âge de 10 ans, avec mes camarades d'école. Et j'ai vite réalisé que si je voulais conserver des spectateurs, je devais les amuser, les enthousiasmer ou les surprendre. Et dans la mesure où je ne pouvais pas le faire avec ce qu'ils pouvaient aller voir au cinéma, j'ai imaginé toutes sortes de stratagèmes pour les " fidéliser " : films à suivre, bandes-annonces alléchantes, anecdotes autour des films, etc.
Pourquoi montez-vous des spectacles constitués d'images d'un cinéma oublié ?
Serge Bromberg
Ma démarche aujourd'hui est identique. Mais contrairement aux ciné-clubs traditionnels, où la projection est souvent suivie d'un débat ou d'un exposé un peu fastidieux, je donne des clés, pas toutes, et je me garde surtout de plaquer du discours ou de l'explication doctorale. Si on n'a pas d'appétit, on ne peut savourer un bon plat. De la même manière, si on ne connaît pas le cinéma ancien, on peut ne pas avoir spontanément envie d'aller voir un spectacle comme celui-ci. Et pourtant, le goûter c'est l'adopter ! Ce que nous prouve le public, édition après édition.
Eric Lange
La plupart des collectionneurs gardent secrètement leurs trésors. Serge et moi avions des goûts différents mais la même façon de penser la collection, c'est-à-dire de considérer que ce n'est pas le film sur une étagère qui est important mais le film que l'on fait " partager " en le projetant sur écran.
Nous sommes d'un bout à l'autre de la chaîne des films que nous montrons : nous retrouvons des copies nitrate, souvent aux quatre coins de l'hexagone, nous passons du temps à les identifier, nous les restaurons et les présentons. À l'histoire de chaque film se superpose l'histoire de leur découverte.
Serge Bromberg
C'est pourquoi les spectacles Retour de Flamme, rôdés à l'expérience des présentations publiques, sont connus comme des repas de Grand Chef, et composés de différentes parties. Chaque spectacle est une succession de drames, de bouts d'essais ou de comiques, ou encore de films d'animation, en noir et blanc ou en couleur, sonores ou muets. Nous aurons ainsi un amuse-bouche, une entrée, un plat de résistance, un plateau de fromage et un dessert. Avec souvent une petite mignardise pour terminer en beauté. Et si ces films nous ont autant surpris, ils surprendront nécessairement nos spectateurs. C'est avant tout une affaire de poésie !
Cherchez-vous à organiser des voyages à remonter le temps ?
Serge Bromberg
Oui, mais pas de la manière qu'on imagine. Certains pensent que restaurer les films et les remonter, c'est leur redonner de la jeunesse. Ce n'est vrai qu'en partie. Redécouvrir des images d'un univers totalement inconnu, car oublié depuis longtemps, nous replonge dans cette nécessité d'ouverture, d'écoute et d'enthousiasme propre aux années de bancs d'écoles, où tout se découvre pour la première fois.
Eric Lange
Pour la majorité des gens, les films anciens c'est du noir et blanc, avec plein de rayures, et une qualité d'image épouvantable ! Mais cela n'a pas d'importance, puisqu'il s'agit de vieux films ! Nous essayons au contraire de montrer que ces films, dans de magnifiques copies restaurées, peuvent garder leur pouvoir d'émerveiller et de divertir. Bien sûr, il y a un côté " Paradis perdu " qui a un certain charme.
Avant d'être un Art, le cinéma est un spectacle. Les films muets ne sont pas uniquement réservés à quelques fondus de cinémathèques ou autres insomniaques du petit écran ! Même si nos films peuvent satisfaire les amateurs " purs et durs ", nous essayons de les rendre accessibles à un large public. Il y a quelques années, par exemple, nous avons retrouvé un film perdu de Buster Keaton. Nous l'avons restauré et nous nous sommes rendu compte qu'il s'agissait d'un film hélas très médiocre. Nous lui avons préféré un film un peu plus connu, mais beaucoup plus réussi. À côté de cela nous passons régulièrement des films totalement inconnus et qui sont pourtant de vrais bijoux.
Votre démarche est-elle une lutte contre l'oubli, un travail sur la mémoire ?
Serge Bromberg
La lutte contre l'oubli est certainement un effet incident du dispositif, et je ne m'en plains pas. D'ailleurs les films que nous retrouvons et que nous restaurons sont généralement proposés dans d'autres festivals, dans des cinémathèques ou des musées fort sérieux. Sauver des films de l'oubli en les découvrant dans des endroits insolites, tassés dans des boîtes rouillées et misérables, pour les mener en pleine lumière devant les rires et les applaudissements de salles combles est, croyez-moi, un travail sur la mémoire extrêmement gratifiant !
Que privilégiez-vous ?
Serge Bromberg
Le plaisir et la découverte. Une personne, sortant d'une précédente édition du spectacle, m'a dit quelque chose qui m'a beaucoup marqué : " Enfin quelque chose de nouveau au cinéma ! " J'ai effectivement l'impression que la tendance à l'uniformisation des productions s'accélère, les plans marketing se succèdent, et les spectateurs voient défiler des images dans les salles ou devant leur petit écran à une cadence obligée. Ici, rien de tout cela : le temps s'arrête, l'émotion s'installe, on oublie les tracas de la vie quotidienne, et l'on revoit, improbablement surgies du passé, comme des bouteilles à la mer, des images d'une qualité parfaite, faisant revivre les plus beaux joyaux du cinéma d'autrefois.
Eric Lange
Nous favorisons l'aspect " Spectacle ". Un drame long et ennuyeux réalisé par un " Maître " de l'Ecole Suédoise ne passera jamais à Retour de Flamme. Il est vrai que nous avons des préférences pour le cinéma burlesque des années 20, qui est à la fois drôle et follement inventif, ou pour le cinéma dit " Primitif ", des années 1900/1910, qui malgré quelques faiblesses est souvent très touchant. On ne peut pas être insensible à une féerie du début du siècle, coloriée au pinceau image par image ; ce genre de films semble venir d'un autre temps, comme les enluminures des Incunables. Nous mélangeons tous les genres, comiques, scènes à trucs, documentaires, etc, en privilégiant toujours le côté insolite de chaque œuvre.
Serge Bromberg
Ici, pas besoin d'être cinéphile, ni d'avoir quelque connaissance du patrimoine cinématographique. Je pense même que, pour ceux qui vivent dans cet univers, la surprise est moins grande, et l'enthousiasme également moindre. Pour prendre le meilleur des spectacles Retour de Flamme, il faut retrouver une âme d'enfant, accéder à un autre regard et une autre écoute.
Quels sont vos paris ?
Serge Bromberg
Réunir encore plus de spectateurs enthousiastes pour le prochain Retour de Flamme, afin de continuer à m'amuser encore longtemps.
Eric Lange
Lorsque nous avons organisé les premiers spectacles en 1992, nous programmions toujours un ou deux courts-métrages avec des noms connus afin de faire venir le public. Les autres films qui constituaient le programme étaient tout aussi passionnants, mais il nous fallait une accroche ! Aujourd'hui les gens viennent juste sur le nom et le concept de Retour de Flamme. Nous avons réussi à intéresser un public de plus en plus important pour voir des films de Charley Bowers ou de Segundo de Chomon. Le bouche-à-oreille marche formidablement. Les gens sont emballés par des films dont ils ne soupçonnaient même pas l'existence quelques instants auparavant. Ils ne viennent pas voir un film, mais assister à un spectacle.
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